Embaucher du personnel non qualifié en crèche : une pratique déjà en place au Canada

5 septembre 2022

Workshop

Professionnelle de la petite enfance et conseillère pédagogique, Nolwenn Kebe partage ses découvertes concernant les différences entre les systèmes français et canadiens ainsi que ses conseils pour une vie professionnelle plus épanouie.

Vous pouvez découvrir ses conseils sur son Instagram

 

La grande surprise estivale pour les professionnels de la petite enfance est cet arrêté du 29.07.2022. L’article 2 a particulièrement retenu mon attention car, dans un contexte de pénurie, il permettrait de recruter du personnel non qualifié. (Sans diplôme et sans expérience.)

En 2008, un arrêté similaire avait été voté et concernait les enseignants exerçant en école maternelle et primaire. Plus de 10 ans après, les résultats sont dépréciatifs : dévalorisation du métier d’enseignant, peu de reconnaissance, burnout professionnel, baisse de vocation, manque de pratique et de connaissance théorique pour les nouveaux, augmentation de la charge de travail pour les anciens, pourtant le gouvernement persiste et signe désormais avec les professionnels de la petite enfance en revenant sur l’obligation d’une formation initiale pour les professeurs des écoles.

Recruter sans diplôme et sans expérience c’est donc possible et c’est une chose déjà permise au Canada. Cette possibilité n’est évidemment pas sans conséquences pour les enfants, les parents et les équipes.

 

Conséquences possibles sur les enfants

« Une relation bienveillante, empathique et qui soutient permet au cerveau de l’enfant de bien se développer » Catherine gueguen

Prendre soin d’un enfant dans son développement global est une responsabilité importante qui doit être prise par des réels professionnels de la petite enfance qualifiés et diplômés d’état.

Ces enfants accueillis âgés de 10 semaines à 3 ans, viennent pour la plupart 5 jours par semaine, dix heures par jour. Pendant ces dix heures, l’enfant doit recevoir toute la sécurité physique et psychique dont il a besoin pour être épanouis en crèche sans la présence de son parent (sa figure d’attachement). Chaque enfant mérite une prise en charge individuelle par un professionnel qualifié. Être bienveillant en EAJE c’est être disponible, à l’écoute de l’enfant à chaque instant et de savoir répondre à chacun de ses besoins individuels.

Avoir des professionnels non diplômés et sans expérience dans nos crèches serait dommageable : leurs pratiques professionnelles pourraient être néfastes pour le jeune enfant. Par manque de connaissance, cela pourrait engendrer des négligences, des maladresses voir de la reconnaissance négative au sein des crèches (ex. forcer à manger, chantage, avoir des paroles dévalorisantes…)

A la vue de nos connaissances sur le développement global du jeune enfant, ces violences au sein d’une collectivité seraient catastrophiques pour l’enfant. Nous savons aujourd’hui que toutes formes de maltraitance et de façons répétées ont des effets dévastateurs sur le jeune enfant.

 

Et au Canada alors ?

Au Canada, les enfants accompagnés par des personnes non qualifiées sans expérience mettent souvent plusieurs semaines voire plusieurs mois pour se familiariser dans leur section. Ils sont très souvent insécurisés, manque d’assurance et d’automatisme. (Surtout à la pouponnière -10/18 mois- équivalent de la section des bébés) et pour finir l’enfant s’adapte à son environnement et non l’inverse.

 

Conséquences possibles sur Les parents

« L’éducation est avant tout une relation » Isabelle Filliozat

Accompagner et soutenir le parent dans son rôle parental demande une expertise et un savoir-faire afin de conseiller, de guider et d’orienter le parent si besoin. Les actions éducatives mises en place pour aider les parents visent à donner confiance aux parents dans leurs rôles éducatifs.

Des mauvaises transmissions et des mauvais conseils pourraient avoir des graves conséquences sur un parent qui, suivrait le conseil d’un professionnel non diplômé et sans expérience. Le parent pourrait alors perdre confiance en ses compétences parentales ou pire mettre son enfant en difficulté voire en difficultés accrues en suivant l’avis d’un personnel non qualifié.

Dans un contexte où il est parfois difficile pour le parent d’avoir la bonne information, il est important pour le parent de pouvoir se référer auprès de professionnels diplômés d’état.

 

Et au Canada alors ?

Au Canada, la place du parent comme premier éducateur est évidemment reconnue. Cependant les professionnels diplômés ou non ne sont pas sensibilisés et formés à l’accompagnement et au soutien à la parentalité. Les parents manquant parfois d’aide se retrouvent démunis et seuls face à leurs difficultés. D’ailleurs, il existe peu de structures publiques pour accompagner les parents et un accompagnement dans le privé peut s’avérer onéreux.

 

Conséquences possibles sur les équipes

« Celui qui pense qu’un professionnel coûte cher, n’a aucune idée de ce que peut lui coûter un incompétent » Robert Orben

Le travail d’équipe est un travail de collaboration en vue d’atteindre un objectif commun : le bien-être des enfants et de leurs familles. Le projet d’accueil est garant de ce travail d’équipe. Le travail d’équipe est un travail en soi et travailler en équipe pluridisciplinaire est une richesse.

Travailler en équipe avec des professionnels sans diplôme et sans expérience risque de provoquer des conflits et des burnouts professionnels. Il y aura une augmentation de la charge de travail pour les professionnels diplômés car il faudra former et accompagner ces nouveaux collègues (en parallèle de l’accueil des enfants et de leurs familles) de plus les 120H de formations que demandent le gouvernement ne seront pas suffisantes pour avoir des bases solides en petite enfance et cela engendrera fatigue et stress auprès de ces professionnels.

Pour les professionnels recrutés sans diplôme et sans expérience, travailler en EAJE peut s’avérer tout aussi difficile. Qui n’a jamais entendu : « travailler avec les enfants, c’est s’amuser ! » ou alors « les enfants, c’est mignon ! ». En réalité, notre travail exige de la vigilance constante, être à l’écoute de l’enfant et de ses besoins, se mettre à sa hauteur demande un professionnalisme sans faille et cela n’est pas sans risque pour les professionnels non diplômés qui n’ont pas conscience de la réalité et des difficultés de notre beau métier.

 

Et au Canada alors ?

Au Canada, les professionnels recrutés sans diplôme et sans expérience manquent souvent de patience et d’écoute vis à vis du jeune enfant (dû à un manque de connaissance sur le développement global du jeune enfant). Les réunions, les analyses de pratique, les formations ponctuelles avec des professionnels diplômés sont évidemment bénéfiques et importante pour tout le monde mais ils arrivent que les professionnels non diplômés n’arrivent pas à prendre de recul sur leurs pratiques, n’arrivent pas à comprendre et à se remettre en question car ils sont souvent ancrés dans leur propre éducation en se plaçant comme enfant, mère/père, sœur/frère, tata/tonton et non comme professionnels de la petite enfance.

 

Conséquences positives possibles de ce décret

Les conséquences positives possibles de ce décret sont, que dans le lot de candidats non diplômés, non formés et sans expérience on retrouve du personnels bienveillant, passionné, investi, qui aura envie d’apprendre et qui prendra ce nouvel emploi comme une chance d’évoluer dans ce secteur si enrichissant. Après quelques années, il sera alors possible pour ces candidats d’obtenir un diplôme lié à la petite enfance par le biais de la VAE (validation des acquis et de l’expérience) ou par le biais de l’école s’ils le souhaitent (en alternance ou en continue).

 

Quelques propositions d’un accueil professionnel pour ce personnel non qualifié.

Au-delà des 120H demandés par le gouvernement, nous n’aurons pas le choix d’organiser un accueil et un accompagnement assidu pour ce personnel non qualifié. Afin de ne pas se sentir déborder dès le mois de septembre, voici quelques propositions qui pourront peut-être vous aider à bien démarrer cette rentrée 2022/2023.

 

  • Mettre à disposition une bibliothèque professionnelle pour les employés (magazines, livres, articles…)
  • Créer un livret d’accueil « nouveau salarié non qualifié » avec les grandes lignes du projet de la crèche.
  • Instaurer un binôme sur le premier mois (professionnel diplômés volontaire / personnel non qualifié)
  • Prévoir un point hebdomadaire (directrice/personnel non qualifié)
  • Organiser des réunions et des analyses de pratiques pour le personnel non qualifié (par les EJE, AP ou CAP volontaires en fonction du thème – éveils, soins, entretiens des locaux)
  • Prévoir des temps d’observation dans d’autres sections. (Observation d’accompagnement des enfants lors des ateliers – des repas – des siestes – des transmissions…) dans un but de démarches qualitatives, d’apprentissages et de connaissances.
  • Mettre en place un objectif et un suivi mensuel après les trois premiers mois et, cela jusqu’à la première évaluation annuelle.

 

Conclusion

J’entends qu’Il y a des conditions pour pouvoir embaucher du personnel non qualifié. La condition est la pénurie mais la pénurie est nationale.

J’entends que le (a) directeur(trice) devra accompagner ces candidats non diplômés dans leur prise de poste mais comment ? La charge de travail d’un(e) directeur(trice) est déjà énorme.

J’entends que le recrutement devra être validé sous un mois par le président du conseil général mais comment ? J’imagine que les demandes de candidatures seront longues à traiter.

 

Nous, professionnels diplômés de la petite enfance mettons un point d’honneur à respecter les règles éthiques et déontologiques qui incombent à notre métier, à notre diplôme.

Ce sont là, nos valeurs communes. Cette mission, accueillir le jeune enfant et sa famille, demande un savoir-être et un savoir-faire qui ne peut se faire sans connaissance et sans apport théorique. Le gouvernement doit en prendre conscience, ce décret ne tient pas lieu de bonne solution mais à partir du 31 août 2022, il faut appliquer le décret et faire avec.

 

Faute de mieux, pour le moment, restons solidaires et adaptons-nous !

 

Nolwenn Kebe

@ilovemyejejob

 

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